Panthères frère et/ou soeur faisant le guet au-dessus de leur proie

Animal insaisissable, il règne sur la montagne kirghize sans que personne ne puisse le voir. Tel un fantôme, un mythe presque, s’il n’y avait les pièges photos et les superbes images réalisées par Frédéric Larrey et Vincent Munier pour attester de sa réalité. La panthère des neiges! Mais ces images viennent du Tibet, d’Inde, du Népal voir du Kazakhstan, jamais du Kirghizstan.

Une première fois, au printemps, j’avais entendu au loin son étrange râle sans réaliser de quoi il s’agissait. Quelques jours plus tard je suivais une piste aux traces encore indéterminées. Jusqu’à ce 26 février où, alors que je remontais le cours d’un torrent, je tombais nez à nez sur un animal qui tirait hors de l’eau de ses puissants crocs une chèvre bouquetin qu’il venait de capturer. Le félin a immédiatement abandonné sa proie et disparu avant que je ne puisse mettre un nom sur ma vision. Je retrouvais la panthère le lendemain à l’aube, mais elle s’enfuit à nouveau alors que je venais de la repérer à la jumelle, à plus de 100 mètres. Apparitions furtives. L’affût de la carcasse, trop proche, n’avait rien donné, si ce n’est une multitude de pies, de corbeaux et même des vautours de l’Himalaya attirés par les restes. Il me fallait un piège-photo! Depuis ce jour, l’insaisissable occupe chacune de mes sorties dans ces vallons escarpés.

Elle s’est à nouveau faite entendre fin mars, au retour d’un affût à l’aire du gypaète. L’appel d’une femelle à la période du rut, puis-je lire dans les ouvrages spécialisés. Enfin doté de mon propre piège photographique, à la mi juillet j’en repère, une, posant une crotte sur une crête juste devant ma caméra nocturne. Il y a bien une panthère établie à Ala Archa! Il fallait absolument que je la photographie, et que je la filme! Le puzzle se construit depuis, patiemment, au gré d’une trace glanée ici à l’occasion d’une chute de neige, de crottes blanchies trouvées sur une arête, d’une carcasse de poulain dévorée à 3500 mètre d’altitude. Chaque concentration de vautours capte mon attention, je scrute inlassablement les flancs et les arêtes, sans vraiment savoir où établir mon affût, tant la montagne est vaste. Sans succès. La bête suit son frigo, me dis-je, l’abondant troupeau de bouquetins qui, lui, a ses habitudes et me force à de longues marches d’approche. Sans plus de succès. Combien de fois suis-je rentré bredouille? À en perdre la patience mais pas la foi. « Ellusive » telle que la qualifient les anglophones: animal d’une discrétion absolue. Ne se déplacerait-il que de nuit? Je plante ma tente sur une arête et passe de longues journées d’affût… sans vraiment savoir où regarder. Combien de fois la bête m’a-t-elle observé de son rocher perché? Sans que bien sûr je n’aie de chance de la découvrir. Beige tachetée de noir, rocher parmi les rochers: comment la découvrir si elle ne se déplace pas? Peut-être que, moi aussi, je me déplace trop, trahissant ma présence répétée? L’affût n’est pas ma spécialité, surtout sans savoir où regarder.

Au retour de l’hiver, la neige et une forte concentration de traces me redonne espoir. Un jour, nous découvrons de loin une étrange traînée dans la poudreuse. Trois traces, vraisemblablement, s’étaient amusées à glisser et sauter dans la pente. La piste suivait une crête. La bête a su me dérouter un autre jour, par cette carcasse de bouquetins découverte au gré d’une autre glissade, mortelle celle-là, sur un haut pierrier. Presque à l’opposé d’où je l’attendais. Jusqu’à ce jour où, prudent, j’épie le coteau sans me montrer. Un coteau où les bouquetins descendent parfois en hiver. Sur un roc, je vois une tâche grise, étonnante, que je ne parviens pas à interpréter avec mes jumelles. Ma caméra cinéma peut zoomer jusqu’à 8 fois, soit un facteur d’agrandissement de 80 avec le téléobjectif: je découvre deux panthères au travers du viseur, qui semblent paresser sur leur bloc. Première séquence filmée. Elles ne s’attardent pas mais un tourbillon de pies et de corbeaux attire mon attention sur ce qui s’avère être la carcasse d’un beau mâle bouquetin, âgé d’une bonne dizaine d’années. C’est sur elle que veillaient les panthères. Il reste beaucoup de viande sur la carcasse. Je remonte chercher mon piège photo et le place à proximité. Affût le lendemain, sans succès, mais le piège a joué son rôle et capturé de belles séquences de nourrissage. Elles sont trois, une mère et deux « petits », ces derniers atteignant déjà leur taille d’adulte et disputent âprement la proie à leur mère. Leurs crocs sont puissants, leur appétit vorace, jusqu’à ce qu’il ne reste que la peau et les os de leur repas. Les vautours ne verront pas la carcasse habilement dissimulée sous les taillis.

La panthère des neiges: affaire à suivre, je l’espère…

Séquence de nourrissage de trois panthères des neiges, saisies avec un piège photographique
Une jeune panthère dispute âprement une proie à sa mère

Publié par fperr

Guide UIAGM, photographe et cinéaste, auteur d'ouvrages de montagne publiés aux éditions Slatkine

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5 commentaires

  1. Bravo François, ta ténacité et ta patience se révèlent payantes. Bonne suite dans ces pasages incroyables
    Christian

  2. Magnifique François, heureux pour toi de cette incroyable rencontre qui nous fait rêver. Merci pour toutes ces belles images et commentaires que tu nous fait partager avec bonheur. Take care!
    Yannick de Grimentz

  3. Magnifique, bravo. Et tout ça la semaine où le film « la panthère des neiges » de M.Amiguet – V.Munier et S.Tesson sort en salle de cinéma…
    Je garde un magnifique souvenir du Kirghizistan mais séjour trop court et beaucoup trop de route en 4X4. Tous tes reportages donnent vraiment l’envie d’y retourner et de se poser un peu plus….
    Belles fêtes de fin d’année du côté de Bichkek.
    PAF

  4. Magnifique François! Je ne savais pas qu’elles étaient aussi proche de Bishkek.

    Je vous souhaite une belle année 2022

    Adrian

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