Au hasard de mes randonnées kirghizes, il m’a été donné de découvrir un couple de gypaètes couvant au nid. Six mois durant, j’ai ainsi pu assister à toute la croissance d’un gypaète juvénile, jusqu’à son envol du nid le 9 juillet dernier. Suivez dès demain mes posts sur Instagram, ils relatent toutes les étapes de cette expérience inédite.

Après quatre mois de croissance passés au nid, « Neige » en décolle le 9 juillet 2021

À une petite heure de route de la capitale Bishkek, le parc national de Ala Archa compte une faune abondante et diversifiée. Tout randonneur s’éloignant un peu de la vallée centrale peut y croiser des bouquetins réunis en de riches troupeaux et des sangliers sur des pentes qui culminent à 4600 mètres d’altitude. Elles sont survolées par de nombreuses sortes d’oiseaux, pies, corbeaux, craves à bec rouge, faucons, aigles, vautours de l’Himalaya et, les plus grands voiliers de tous, les gypaètes qui trouvent toutes les carcasses nécessaires à leur approvisionnement. Il faut beaucoup de chance par contre pour croiser le lynx dans de rares forêts, et encore plus, le loup ou l’élusive panthère des neiges.

De nombreux bouquetins

Dans le parc de Ala Archa, il n’est pas rare d’observer un troupeau de plus de 100 bouquetins de Sibérie

Ma première découverte des bouquetins d’Ala Archa est similaire aux rencontres que l’on peut faire dans les Alpes, quelques mâles paissant à petite distance du chemin d’une cabane. Ma seconde, par contre, est inédite. Occupé à scruter les pentes recouvertes par une végétation éparse, je crois découvrir un troupeau de moutons… en octobre. Étrange… À l’examen, certaines bêtes du nombreux troupeau s’avèrent arborer de belles cornes. À distance, je ne puis compter les bouquetins, mâles comme femelles, jeunes comme vieux. D’un peu plus près, j’évalue le troupeau à cent cinquante bêtes! De quoi éveiller ma curiosité et y retourner régulièrement. Très grégaire, le bouquetin de Sibérie se réunit en un immense troupeau à l’approche du rut. Il se distingue du bouquetin des Alpes par une barbe longue et touffue, que les femelles arborent plus discrètement. Au contraire des Alpes, il prend la fuite à grande distance des humains. Rien d’étonnant, le sachant chassé par la discrète et farouche panthère des neiges.

Une découverte inédite

Un couple de gypaètes atterrit régulièrement dans la même falaise

Occupé à tracer les bouquetins dans d’abruptes pentes, je découvre à mi-décembre un couple de gypaètes volant ensemble et atterrissant régulièrement au même endroit. Le nid qu’ils visitent est bien placé, dans une falaise à l’abri de tous prédateurs non ailés. Je me documente sur cette espèce et suis heureux de les voir survoler ce vaste territoire. Familiarisé depuis avec l’abondant troupeau de bouquetins, je m’approche de l’aire à la mi-janvier pour y découvrir un adulte couché. Mon point d’observation est idéal, discret, situé dans un vallon en face de la falaise, à quelques deux cent mètres de distance. Le gypaète serait-il en train de couver un oeuf? C’est le début d’une longue série d’affûts qui me verra remonter sur ce poste quelques cinquante fois sur six mois,

Une longue couvaison

Quel que soit le temps, l’adulte couve impassiblement son oeuf à l’aire


Selon la littérature spécialisée, les adultes se relaient pour couver un ou deux oeufs durant cinquante cinq jours. J’ignore quand a eu lieu la ponte et remonte régulièrement, osant désormais me montrer, car les gypaètes ne semblent pas affectés par ma présence. Les approches me valent de nombreuses rencontres avec les bouquetins ou les sangliers défonçant le terrain de leur museau puissant. Qu’il neige ou qu’il vente, un des adultes reste couché au nid, relevé de manière irrégulière par son conjoint. Parfois, l’adulte se détend les ailes en profitant des vents, sans jamais s’éloigner du nid qu’il survole en voltes attentives. Maîtrisant son vol de manière experte, il fait même mine de s’y poser parfois, suspendu au-dessus du nid en un instant de surveillance. Le 19 mars, j’observe un comportement inhabituel sur l’aire. Debout, l’adulte penche souvent la tête entre ses serres pour donner ce qui pourraient être de petits coups de becs. Le lendemain j’y découvre une petite tête qui quémande de la nourriture. Compte tenu de l’ambiance environnante, je l’appelle « Neige. »

Une croissance encore plus longue

Nourrissage attentif du gypaéton  » Neige  » sur l’aire

Durant près de quatre mois, le gypaéton va atteindre son imposante taille d’adulte sous la surveillance de ses parents. Au début, en présence permanente au nid, ils alimentent l’oisillon par de petites bouchées de tendons ou de viande qu’ils arrachent énergiquement de leur bec crochu aux portions de carcasse ramenées à l’aire. Par encore d’os pour « Neige » qui ne doit pas avoir de sucs gastriques en suffisance. Petit, ils le protègent du froid en le couvant attentivement entre les pattes. Progressivement recouvert des poils arrachés aux proies, le nid s’avère confortable, trop chaud même lorsque au matin les rayons du soleil l’irradient de plein fouet. Gypaéton se réfugie alors de lui-même à l’ombre de ses parents. Ceux-ci alternent la garde, bien que la femelle, reconnaissable à son cou plus coloré d’ocre, soit présente plus fréquemment. Le mâle apporte régulièrement de la nourriture, sans jamais rester trop longtemps au nid. Lorsque c’est son tour de garde, il s’envole même pour de longues séances de vol dans les vents ascendants. Avec le temps, gypaéton est abandonné de plus en plus souvent sur l’aire par ses parents. L’un d’entre eux ne s’éloigne cependant jamais trop loin, posté sur une falaise surplombante. J’assiste même à la défense aérienne contre un aigle juvénile qui s’aventure trop près de l’aire, le deuxième adulte volant au secours du premier. Pies, faucons et craves à bec rouge sont toutefois tolérés à proximité du nid, de par leur taille moins menaçante. De longues semaines se déroulent ainsi, sous la neige, au soleil ou au vent. Recouvert d’un duvet gris, l’oisillon gagne rapidement en taille, se dresse progressivement sur ses serres et s’essaie à ronger des restes d’os. De petites taches noires apparaissent à l’attache de ses plumes d’ailes. Longuement prostré sous l’ardeur du soleil, « Neige » parvient à se nourrir de lui-même, lorsque nourriture il y a, bien entendu.

Le gypaète chasse un jeune aigle qui s’est aventuré trop proche de l’aire de gypaéton

Le jour de l’envol

Peu de temps avant l’envol, Gypaéton est entièrement noir, à l’exception d’un lozange de plumes blanche au sommet du dos

Je dois m’absenter durant un mois et suis pressé à mon retour, début juillet, de voir si le gypaéton est encore fidèle au poste. La littérature spécialisée donne un délai de 110 à 130 jours entre l’éclosion et l’envol du nid. Le 6 juillet, « Neige » est au nid, ne montrant absolument aucune velléité d’envol. Il est devenu complètement noir, à l’exception d’un losange de plumes blanche sur le haut du dos et grises autour du cou. Cerclé de rouge, son regard est devenu perçant, son bec toujours aussi crochu. Un adulte lui apporte même de quoi manger à sa faim. Je décide de passer la nuit à proximité de l’aire, car le gypaète juvénile se montre plus actif dès le lever du jour, sa falaise étant de suite inondée de soleil. Bien m’en prend. Le 9 juillet, « Neige » se hasarde au bord du nid, ouvre une aile, puis l’autre, hésite et soudain prend l’air sans crier gare, pour un vol de quelques centaines de mètres jusqu’à un pierrier voisin. (Une vidéo de l’envol sera postée sur mon compte Instagram.) Posté sur un gros bloc, il bat farouchement des ailes avant de s’envoler vers un nouveau promontoire. Il y a 114 jours qu’il est sorti de son oeuf. Après quatre mois écoulés avec patience sur une portion de replat au milieu d’une falaise, à observer ce qui vole alentours… il peut enfin de lui-même arpenter le territoire avec ses deux mètre quatre vingt d’envergure.
Je remonte les jours suivants, espérant voir « Neige » passer la nuit au nid, mais sans succès. Sous une pluie fine, je le découvre un jour perché sur un rocher avec un des adultes également posé un peu en-dessous de lui. Un autre jour, ils sont tous les trois en train d’enrouler le même courant thermique. L’apprentissage se poursuit et gypaéton est sous bonne garde. « Neige » retournera-t-il au nid? S’il est toujours sous la surveillance de ses parents et encore nourri par leur soins, il n’en a plus besoin. Pour moi, c’est la fin d’une aventure animalière exceptionnelle. Il faudra de la chance désormais pour que je voie « Neige » me survoler de près.

Deux jours après son premier vol,  » Neige  » plane en-dessous de son aire

Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :