Le vent froid descend des montagnes dans la vallée de Tyyra Cyy où habite Aitbek , sa femme Gylnaz et sa famille. Isolée de tout, leur petite ferme compte une baraque rudimentaire en plus de l’habitation et de l’étable; y logent deux aigles apprivoisés. Un premier cri raisonne; un deuxième cri lui fait écho. Les aigles observent tout mouvement autour de la maison et se manifestent derrière le fin grillage qui leur fait office de fenêtre.

Hier soir, sous le regard attentif d’un hôte inattendu, Gylnaz, son frère et sa fille ont préparé de succulents Mantis, des raviolis frais fourrés de viande hachée, de patates et d’oignons. Un faucon, exceptionnellement, siège sur l’accoudoir du fauteuil, à l’intérieur du séjour qui sert également de cuisine. Aitbek prend place dans le fauteuil et caresse longuement le rapace en vérifiant que ses plumes soient bien ordonnées. Au sol, un plastique protège le tapis des fientes que le rapace éjecte à espaces réguliers. La seule pièce de la maison est chauffée par un poële dans lequel on glisse régulièrement des bouzes séchées. Pas besoin de charbon dans la maison de Aitbek, le chasseur à l’aigle et au faucon. Les vaches fournissent le précieux combustible.

Dans les campagnes, les Kirghizes ne se lèvent guère aux aurores, en raison du froid mordant. C’est jour d’entraînement à la chasse pour Karachin, l’aigle âgé de quatre ans que Aitbek prend en charge sur son gant de cuir rembourré. Demain ce sera le tour de son second aigle, le plus âgé pour une chasse à cheval. Pour calmer l’impatience du jeune rapace et l’empêcher de voir autour de lui, Aitbek le coiffe d’un masque aux vastes globes oculaires. Il passe chercher le jeune confrère Azamat au village, avec son aiglonne Tcharilgan, âgée de quatre ans elle aussi, mais plus grande que le mâle Karachin. Tous deux embarquent à l’arrière du véhicule pour la côte sud du lac Issyk Köl. Une chasse au chacal est au programme du jour.

Pour lui permettre de soutenir avec un seul bras les 5 kilos de son aigle durant les longues heures de marche que peut durer une chasse, Aitbek s’aide d’une fourche encastrée dans la grande boucle dorée de sa ceinture. Les deux couples de chasseurs arpentent un vaste décor de terre ocre et jaunâtre ainsi que de pierres roulantes, sous les cris aigus des deux aigles. Sur les bords du vaste plateau sommital se découpent de profonds vallons dans lesquels pourrait se cacher quelque chacal. À chaque fois se déroule le même rituel: une approche prudente de la crête suivie de l’observation attentive du ravin. Parfois Aitbek ôte le masque pour permettre à l’aigle de s’acclimater à l’environnement, mais surtout de déceler lui-même, et ce bien plus efficacement, quelque animal se déplaçant alentour. Azamat fait rouler des blocs de rocher dans l’espoir de dénicher une proie.

En vain… De colline en vallon, de crête en ravin, la région est passée au crible des fins limiers, sans succès; pas de chacal en vue. Aitbek se résout à déposer son aigle au sol; il le démasque et s’éloigne en l’appelant régulièrement. Suffisamment éloigné de son protégé, il agite son gant pour l’inciter à le rejoindre. Tout en le suivant du coin de l’oeil Karachin préfère scruter le sol autour de lui, dans l’espoir d’y trouver maigre pitance. Lorsque enfin il décolle, le rapace brun doit largement battre des ailes pour rejoindre son propriétaire. Les courants thermiques sont absents de ces froides journées d’hiver. De son côté, Azamat laisse son aigle planer dans le décor aride. Pour le stimuler à revenir vers lui, il place un pigeon mort dans son gant, que Tcharilgan rejoint de puissants battements d’ailes et dévore à coup de bec rageurs, tout en s’aidant de ses serres acérées. Dûment masqué, Karachin ne peut observer sa consoeur se rassasier mais il perçoit parfaitement ce qui se déroule et réclame à coup de cris aigus. Aitbek tient à le garder affamé, si jamais… le repas sera pour plus tard. Après plusieurs heures à arpenter le relief, bredouilles, les deux paires s’en retournent. Peut-être demain sera-t-il plus fructueux, plus haut dans les montagnes où rôde le renard roux?

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